« Dirigeant dans un club de football, je suis aujourd’hui usé et fatigué »

Photo Philippe Le Brech
Bannière stages Louza

Billet d’Humeur. Dirigeant du FCE Mérignac-Arlac (Gironde), Pascal Lamagnère a décidé de pousser un gros coup de gueule.

Dirigeant dans un club de football, Je suis aujourd’hui usé et fatigué.
J’évolue dans une section féminine, auprès d’une équipe de division2 nationale, dans un club amateur. En résume dans un environnement qui cumule toutes les tares.
Je suis venu au football au féminin par hasard, en 1992, j’étais sur le point de rendre ma licence d’entraineur, quand un Président m’a proposé de reprendre une équipe féminine en national 1B (deuxième division nationale). Je partais dans l’inconnu, le défi m’a intéressé et rapidement je me suis découvert une âme de militant.

Dès mon arrivée j’ai compris que j’allais devoir lutter pour que ces jeunes filles et mon travail soient reconnus.
J’ai dû, à dater de ce jour, convaincre les dirigeants de mon club, puis m’opposer aux instances départementales puis régionales.
29 ans plus tard, ce combat reste d’actualité. A une époque où les débats relatifs à la place des femmes dans nos sociétés sont d’actualité, les comportements archaïques sont toujours solidement ancrés, même si on peut penser qu’ils vacillent, ils conservent toujours de solides soutiens dans les plus hautes sphères de nos instances dirigeantes qu’elles soient sportives ou gouvernementales. Pire dans le quotidien.

Je pensais avoir tout vu et tout vécu. Mais les hommes (je ne veux pas dire l’Homme), mais également quelques fois les femmes, ont de la ressource et surtout du pouvoir. Dois-je me considérer comme un traitre à mes congénères, ou plutôt, devons-nous nous considérer comme traitre au genre masculin?
Car nous sommes de nombreux hommes à militer, nombreux à nous épuiser.
29 ans plus tard nous devons toujours lutter pour être reconnu et respecter. Les joueuses doivent toujours lutter pour être respectées, pas seulement pour ce qu’elles sont, mais également pour ce qu’elles font.

« Voilà pour vous, merci d’être venu, au revoir »

Je croyais en effet avoir tout vu, des dotations pour les filles qui peuvent être inférieures de huit à dix fois à celles des garçons pour la même compétition, des finales importantes collées par les instances régionales les jours de rencontres nationales, nous expliquant que nous devrions envoyer notre équipe 2. Des distributions d’équipement honteuses : équipement complet et photo officielle pour les garçons, maillot seul pour les filles distribués dans un coin de l’espace dans un sac, « voilà pour vous, merci d’être venu, au revoir ». Tous mes collègues dirigeants de sections féminines ont vu ce genre de choses. Certains, c’est une certitude, ont vu pire.

Nous sommes nombreux, aujourd’hui, engagé dans une compétition nationale. 24 clubs pour être exact. 24 clubs, 24 équipes parmi les 36 meilleures de France. Certains comptent dans leur effectif des internationales françaises, d’autres des internationales étrangères, parfois les deux. Des joueuses qui préparent des compétions internationales, les Jeux Olympiques par exemple.

Ces joueuses et ces clubs ne sont pourtant pas aux yeux de notre ministère de tutelle des clubs de haut niveau. Ces joueuses s’entrainent, selon leur statut, entre quatre et huit fois par semaine. Les clubs parcourent, en moyenne, environ 10 000 km dans une saison en onze rencontres à l’extérieur (je ne tiens pas compte de la Coupe nationale). De nombreuses joueuses prennent des jours de congés pour pouvoir partir le samedi afin de porter les couleurs de leur club à l’autre bout de la France. Juste pour le plaisir de jouer au football et, trop souvent, rien d’autres.

Je suis donc fatigué. Fatigué de réaliser que, durant ces 29 années, j’ai passé mon temps à lutter contre des dirigeants, quel que soit leur échelon, qui avaient pour mission de nous aider, de nous encourager, de nous soutenir et de nous défendre. Le comble de l’histoire est que j’ai quelquefois dû m’opposer à des dirigeantes.
Mes rapports d’entraineur, puis de dirigeant, ont toujours été en fait meilleurs avec ceux qui étaient mes adversaires (les clubs) qu’avec ceux qui auraient dû être à mes côtés. Parce que nous sommes tous face à ces attitudes et ces regards arrogants et hautains.

« J’ai une pensée pour tout le football amateur »

Aujourd’hui je suis engagé dans une lutte contre ma fédération.
Nous sommes face à une direction condescendante, à la bordure de l’indifférence. Face à une communication méprisante et totalement irrespectueuses.
Etre un club de football au féminin et devoir convaincre encore et toujours les dirigeants de notre sport que notre existence est légitime est usant. Car en fait, 29 ans plus tard, j’en suis toujours là. Lutter pour le respect, lutter pour la reconnaissance. Ce qui ajoute à la fatigue est que notre ministère de tutelle n’est pas plus à l’écoute. Ministère dirigé par une femme. Et le résultat de la dernière élection fédérale ne me rend pas plus confiant dans les instances régionales.

Nous sommes encore bien loin de l’égalité homme/femme. Très loin de la parité. Ce n’est pas la lecture des compositions des listes des candidats à la dernière élection fédérale qui me fera douter. Trois femmes sur douze candidats sur chaque liste.
Devrons-nous tous rendre nos licences, pour qu’enfin quelqu’un se rappelle quel était notre niveau d’investissement pour le football français, qu’il soit départemental régional ou national. Ce qui devait être un loisir est devenu une charge.
Englué, en cette période difficile pour tous, dans cette (mauvaise) humeur j’ai une pensée pour tout le football amateur, je vais même plus loin pour tout le sport amateur.

Ce pays est-il le pays des droits de l’Homme, ou celui des droits et du pouvoir des hommes ?
Vais-je continuer le combat ou rendre les armes. Car après tout je suis un homme, ce combat est-il vraiment le mien ?
Oui c’est aussi le mien car je vis dans cette société. Celle que je laisserai à mes enfants.
Le football, ai-je toujours entendu, est une grande famille, mais comme dans toutes les familles il y a les cousins éloignés, ceux qui ne méritent pas que l’on parle d’eux. Ceux qui ne vivent pas, qui ne s’habillent pas et qui ne pensent pas comme nous.
Il est temps que tous les membres puissent s’assoir à la table, afin que chacun soit entendu et reconnu à la juste mesure des efforts qu’il fournit pour véhiculer les valeurs de la famille.

Pascal Lamagnère
Educateur, entraineur et dirigeant depuis 40 ans
Comme des milliers d’autres

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