Décidément, ce football-là n’est plus le mien !

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Certaines valeurs se perdent aujourd'hui comme peuvent en témoigner de nombreux techniciens.
Certaines valeurs se perdent aujourd'hui comme peuvent en témoigner de nombreux techniciens. (Photo Adobe Stock)

Ce Billet d’humeur est une fiction. Mais c’est un florilège de témoignages que notre rédaction a pu recueillir auprès de nombreux techniciens ces dernières semaines, reflétant une certaine vérité.

Dernièrement, j’ai été voir un match du deuxième tour de coupe de France entre deux clubs de District. Si la partie a été assez engagée, la logique a été respectée puisque les visiteurs, qui rendaient deux divisions à leurs hôtes, se sont imposés. Ils sont sortis sous les applaudissements de la centaine de spectateurs présents puis ils ont fait une haie d’honneur pour féliciter leurs adversaires.

Avant d’aller prendre leur douche, une dizaine de joueurs des deux clubs sont venus prendre une bière pression à la buvette. Ils rigolaient, ressassaient les moments forts de la rencontre, se chambraient… Je les regardais avec le sourire, heureux de partager ce moment avec eux. Envieux même. Puis j’ai discuté avec les deux entraîneurs, que je connais depuis des années puisque nous avons joué ensemble. Nous avons avalé deux bières, grignoté quelques frites déposées sur le bar pour rassasier les héros du jour. Puis je suis rentré chez moi avec le sentiment d’avoir passé un bel après-midi.

Un bel après-midi qui contraste avec ce que je peux vivre dans mon club au quotidien. Car ce moment de convivialité, je ne le connais que très rarement. Ou plutôt, je ne le connais plus. Entraîneur d’une équipe qui évolue au plus haut niveau régional, la réalité m’a vite rattrapé dès le lendemain soir à mon arrivée au stade… interpellé par un de mes joueurs, débarqué cet été d’un club de division supérieure. « Coach, vous savez quand sera versée la prime de la victoire de samedi soir ? » m’a-t-il lancé juste avant de me serrer la main. « Je vais voir avec le président » lui ai-je répondu.

« On bascule dans le grand n’importe quoi ! »

Le sourire de la veille avait déjà disparu. La séance s’est bien déroulée même si certains ne comprennent toujours pas des exercices tactiques qui me paraissent pourtant simples. Quand on joue en Division d’Honneur, il est nécessaire d’avoir une culture tactique, de savoir se repositionner lorsqu’on a perdu le ballon. Mais je me rends compte que quelques-uns n’ont pas envie de faire les efforts. Après l’entraînement, j’ai été au Club-House avec mon adjoint, histoire de discuter (déjà) de notre match du dimanche suivant. Puis quelques joueurs ont fait leur apparition, au compte-goutte car nombreux sont ceux qui partent directement après la douche. Je les écoutais du coin de l’oreille et ils n’avaient qu’un seul mot dans la bouche : Pogba !

Après quelques mots sur sa nouvelle coupe de cheveux, il en sont vite venus à parler de son transfert, de son salaire… de ces quelques 375 000 euros que l’international tricolore gagne chaque semaine. Cadre dans la fonction publique, je me trouve bien loti mais j’ai fait un calcul rapide : le salaire hebdomadaire de Pogba représente 12 ans et demi de mon salaire ! Et je me rends compte qu’on bascule dans le grand n’importe quoi… que nos joueurs regardent ça avec des étoiles dans les yeux, que cela a une influence néfaste sur leur comportement de tous les jours. Car même au niveau amateur, l’argent revient systématiquement dans toutes les conversations. Comme ce joueur que j’ai contacté cet été afin de le recruter et qui m’a demandé de prime abord : « combien vous me donnez pour venir chez vous ? » Je n’ai même pas eu le temps de lui parler de notre projet sportif.

Et je repense encore au match de la veille, à ce deuxième tour de coupe de France entre des mecs qui jouent pour le plaisir, pour l’honneur de leur maillot. Des mecs qui se contente de quelques bières et d’une saucisse-frite à la fin du match. J’ai repensé à leurs discussions saines, à ces moments de convivialité que je commence à regretter amèrement. Car demain soir, j’aurais de nouveau le droit à la prime qui n’a pas été versée ou à… Pogba. Définitivement, ce football-là n’est plus le mien.

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